lundi 5 mai 2014

Pour en finir avec Eddy Bellegueule de Edouard Louis



J'ai enfin lu ce "phénomène" littéraire, ce livre âpre, violent et dérangeant. Difficile de décrire cette plongée dans ce village picard, dans cette famille défavorisée disons-nous pudiquement aujourd'hui. Ce livre, je l'ai dévoré d'une traite, quasiment sans m'arrêter car pour une fois on s'intéresse aux petits, aux sans-grades, à ce lumpenproletariat que l'on courtise lors des élections tout en le méprisant. Oui on le déteste ce bas-peuple invisible, cumulant toutes les tares : inculte, sale, méchant, raciste, alcoolique, chômeur, assisté… Pour une fois, on se le prend en pleine gueule ce peuple honni dans toute sa médiocrité crasseuse, sans pouvoir fuir car ce livre suinte la vérité. Car tout est vrai dans ce roman qui tient autant de l'ouvrage sociologique que de la littérature, le roman est ici le moyen pour dire une réalité dont tout le monde se fiche ou plutôt que personne ne veut voir. Edouard Louis arrive ici à mêler étude sociologique et grande littérature dans une oeuvre radicale, c'est là son grand talent.

Ce livre m'a secoué car il a ranimé nombre de souvenirs bien enfouis. J'étais dans le camp des fils d'employés, dans une autre région autrefois agricole, sans ouvrier déjà remplacés par les employés de bureau.  J'ai connu ces villages sans rien à faire ou la seule ambition est de reproduire encore et toujours les même schémas sociaux : rester dans le coin, avoir un travail d'employé, se marier avec une fille du cru, faire construire un pavillon et ajouter dans 10 ans une putain de piscine (parce que tu comprends on a les moyens). J'ai connu cette époque sans livre (la bibliothèque municipale étant limitée), avec la télévision comme seule fenêtre sur le monde, allumée sans interruption. J'ai connu cette haine violente, terrible contre tout ce qui pouvait s'assimiler à de l'intellectualisme, cette manie de ne pas répondre en classe (on ne va pas montrer notre science hein). Et moi au milieu de ça, aimant les livres, l'histoire et la culture, pas très sportif, pas intéressé par les courses de mobylettes et autres conneries viriles. Je me suis souvenu de ces années pourries au collèges, à faire face à des imbéciles qui se moquaient quand je donnais une réponse au professeur (intello, lèche-cul) et plus parfois… Je me rappelle de ceux qui riaient de ma façon de parler (tu parles comme Balladur), de ma façon démodée de m'habiller (je ne te remercie pas maman sur ce coup).

Je t'ai compris Eddy même si ma situation était autrement plus confortable que la tienne. Je me suis retrouvé en toi avec cette envie de fuir, loin très loin, cette libération avec le lycée d'abord avec des camarades qui ont arrêté de m'enquiquiner avec mon phrasé. Puis enfin, la vraie liberté avec les "grandes" villes pendant mes études supérieures. La fuite, seule solution pour échapper a un milieu qui vous oppresse.

Alors merci Edouard pour votre roman, merci d'avoir montrer la réalité sans fard même si elle est parfois insoutenable.

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